Etat d’âme zazou
7 novembre 2009
« C’est bien, ça… » : ces mots de « Pour un oui pour un non » de Nathalie Sarraute, prononcés comme sans (les) savoir…
On lit, on regarde ce qui se passe, le délitement par exemple des gouvernants, ou les reconduites aux frontières d’habitants de pays en guerre, et leur mort promise, on regarde (le dégoût) mais on travaille, le temps passe : l’une des parties de ce travail, justement, c’est le recueil de données. Cette tâche dite quantitative est, le plus souvent, réalisée par des enquêteurs. Avant d’être sociologue, donc, je suis enquêteur : tout comme employé de saisie, décrypteur, transcripteur, traducteur. Le métier comporte de nombreuses facettes et passe par de nombreuses places (d’où, certainement, son imposture ou posture impossible). La plupart de ces postes nécessite de n’avoir pas d’« état d’âme » : c’est à dire qu’il suffit d’obéir aux consignes, aux ordres. Par exemple, longtemps, je me suis levé de bonne heure pour aller compter (un compteur à droite, un compteur à gauche, vissés à la planche, la feuille de papier où reporter toutes les dix minutes les nombres sur la petite fenêtre du compteur de personnes descendant d’un escalier roulant – ou fixe – de la gare de Lyon, marquant le changement des grandes lignes vers les lignes de RER) : tout aussi bien ç’aurait pu être ailleurs.

On ne demande pas à l’enquêteur (ici, compteur automatique) de se pencher pour essayer de comprendre quoi que ce soit : il appuie sur son petit bouton dès qu’une personne passe, ce sera tout. Six heures d’affilée, entre quatre et dix. Puis reviendra vers seize heures, pour finir à vingt deux. Sans état d’âme.

Ces temps-ci, j’y suis occupé : tandis que d’autres tracent des sillons fort prometteurs, j’ai devant moi quelques couleurs, quelques passages.
Là le « public » sort, entre descend ou monte, et l’enquêteur l’arrête, poliment le plus souvent (la familiarité n’est pas de mise), lui pose quelques questions (le sens en échappe parfois, il rit, répond quand même), remercie. Et recommence. Ainsi autant de fois qu’on le lui aura demandé, avant de commencer ce travail.

On ne fait pas de différence : les humains sont tous à égalité, qu’ils soient noirs, blancs, jaunes, rouges (ou même zazous)
, on les aborde suivant la règle de l’aléatoire (pas le premier, pas le second, mais le troisième, voilà : « bonjour, vous avez quelques minutes pour répondre à trois ou quatre questions ? »), c’est oui, c’est non, sans état d’âme (« non, je suis pressé », ça ne fait rien la prochaine fois), « c’est bien, ça… »

: oui, c’est le travail, aussi, qui mènera, plus tard, quand les questionnaires auront été, comme la viande rouge, saisis, et puis analysés, et puis mis en catégories, qui mènera donc à des conclusions qui tenteront d’influer sur le cours normal des choses. On met de l’ordre, on en tire des statistiques, comme on dit au ministère de l’Intérieur ou de l’immigration et de l’identité nationale. C’est le bain, ces temps-ci… Mais, cependant, ça ne me plaît pas, je trouve ça révoltant, je déteste cette période de la vie nationale (quelques mois avant les élections), où tous rivalisent de bassesses, d’hypocrisies, de chausse trappe en pièges, de communiqués en annonce fracassantes pour influencer ici ou là, occuper le terrain, et pour finir gagner ou perdre, pour un oui pour un non.

J’ai besoin de vacances, sans doute.
A propos du polaroïd
6 novembre 2009
Dans le message précédent figurait en guise de préambule un tirage polaroïd trouvé sur internet. En cherchant des informations sur la Francilienne, je suis tombé sur un site assez peu engageant tant son ergonomie était des plus rébarbatives et son design négligé. Malgré ce premier abord décourageant, j’y ai trouvé une série de photographies ayant comme thème principal : la Francilienne. Ce site présentait une collection d’images d’un temps passé, allant du début de la photographie au polaroïd des années 70, en passant par quelques photos colorisées dignes des cartes postales oubliées qu’un brocanteur de province peine à vendre. Avec quelques scrupules, j’ai téléchargé cette photo polaroïd, pour la glisser en introduction de mon message, me demandant tout de même qui pouvait en être l’auteur. Aussi, perturbé par ce maigre larcin, j’ai voulu retourner sur ce site dans le but d’y trouver une adresse mail, un interlocuteur, un confesseur, mais j’en fus bien incapable. L’austère site de l’imagerie francilienne avait disparu. Plus aucune trace de cette collection d’images. L’historique de mon navigateur me renvoie sur une page blanche, sans texte explicatif. Voici donc le message de ma bouteille à la mer virtuelle :
Quelqu’un a-t-il connaissance de ce site? Quelqu’un a-t-il connaissance de cette collection?
Le clavier classé X
5 novembre 2009
En travaillant aujourd’hui avec deux ordinateurs côte à côte, disposant chacun de claviers sensiblement différents, le premier à touches « évasées », le second à touches parfaitement plates, je me suis aperçue que je ne parvenais plus à « écrire » sur le premier en raison de la forme particulière de ses touches.

Le clavier de l’ordinateur est une surface sensuelle. Ce qui le différencierait d’un clavier de machine à écrire, par exemple ?
M., lors une discussion de comptoir que nous avions récemment à propos de nos machines, me faisait part de l’anecdote suivante, je la cite très précisement : « J’avais pourtant une machine à écrire : une petite rouge portable. Plus tard la noire une Remington, je m’en souviens. J’ai toujours été nulle en frappe « mécanique ». Je ne sais pas taper sur une machine à écrire contrairement à l’ordinateur qui me donne la fluidité de l’écriture manuelle. Le retour chariot a toujours été pour moi une rupture de la pensée. »

Le clavier de l’ordinateur, véritable « interface homme-machine, » nous précise Wikipedia, serait-il un héritier ou une rémanence du clavier mécanique de la machine à écrire ? Si tel est le cas, qu’avons-nous incorporé de la gestuelle des personnes qui l’ont façonné, depuis la toute fin du XIX eme ?

En lisant ces quelques lignes sur le site des Archives nationales, on pencherait plutôt du côté de l’héritage…
Se pose aussi la question de la vitesse d’écriture étant donné l’augmentation de la masse de documents à écrire dans les entreprises au XIXe siècle : 30 mots à la minute, c’est le record d’écriture à la main établi aux Etats-Unis en 1853 ! La machine à écrire va régler ces deux problèmes : lisibilité et vitesse. L’idée de la machine à écrire est ancienne : une machine aurait été construite dès 1714 par un Anglais. Les premières machines sont à cadran : l’écriture est bien lisible mais peu rapide. Ces machines restent longtemps à la mode chez les particuliers pour « imprimer » les écrits personnels tels que les cartons d’invitation. Plusieurs machines de ce type sont mises au point pour permettre aux aveugles de lire.
Dans un premier temps, on ne songe pas à utiliser ces machines pour le travail de bureau. L’invention du clavier est décisive car elle permet la vitesse.
C’est un imprimeur, Latham Sholes, qui en 1873 aux Etats Unis conçoit la première « type-writer » dont il dépose le brevet. Il signe un contrat d’association avec le fabricant d’armes Remington pour une fabrication industrielle. La première machine sort des usines Remington en 1874. Très décorée, elle ressemble à une machine à coudre. Elle ne permet que l’écriture en majuscules. A partir des années 1880, les améliorations sont constantes : écriture en majuscules et en minuscules, machine portable inventée en 1877, écriture visible après 1893.
Consulté le 041109
Ainsi, la machine à écrire, très décorée, ressemblait-elle à une machine à coudre…

Jean-Claude Kaufmann montre, dans [JC Kaufmann, Le cœur à l’ouvrage, Théorie de l’action ménagère, 1997, Nathan] comment nous sommes socialisés au cours de notre vie à l’utilisation de certains objets, guidés par nos parents, et aiguillés par la mémoire des générations précédentes, mémoire dont une partie serait déposée dans l’objet…
Cette transmission sociale, aux conséquences politiques certaines est évoquée également par Delphine Gardey, [Humains et objets en action : essai sur la réification de la domination masculine, eac, 2002], « la machine à écrire est sexuée dès les premiers temps de sa commercialisation aux Etats-Unis. Des éléments fortuits mais réutilisés et réinterprétés conduisaient à placer le type writer du côté du féminin : l’assemblage dans les ateliers de machine à coudre des premières Remington influence le design de l’objet (…) ce sont bien les caractéristique techniques de l’objet qui sont construites comme féminines : le décor-machine à coudre, puis le clavier-piano. La comparaison de la technique dactylographique à la pratique du piano, sans cesse reprise aux Etats-Unis comme en France, remplit une fonction claire si l’on songe que ce sont les jeunes femmes de la moyenne bourgeoisie, dont l’une des occupations principales était de jouer du piano et de broder, qui vont devenir les premières femmes dactylographes. »
Car à l’origine, enfin, la dactylographie était avant tout une affaire proprement masculine. Mais un puissant travail du corps social a provoqué le glissement symbolique de l’objet vers le féminin, en assignant la tâche de dactylo aux femmes.
Et de regarder un peu stupidement ce clavier blanc devenu insidieusement l’objet du délit, l’enjeu de forces contraires. Car il a fallu ensuite, faire le chemin inverse, déconstruire le clavier comme instrument féminin, dans le développement de la micro-informatique. Rendre aux hommes ce clavier perdu dont ils avaient tant besoin dans l’escalade du micro-ordinateur, sous couvert d’activités scientifiques (recherche), gestionnaires ou techniques. Oui mais attention…
« Le temps d’assurer la reconquête du clavier par les hommes et de construire son asexuation, les femmes ont hérité d’un micro-ordinateur bridé…, progressivement et lentement s’est inventée la bureautique, les femmes utilisaient des outils de bureautique tandis que les hommes faisaient de la micro-informatique. » (Ghislaine Doniol-Shaw). Et bing !
Cherchez la femme
Et de terminer cette note de travail sur une dernière histoire de couture, de mercière [clin d'oeil, ici] et de machine. C’est sur le marché de Saint-Martin de Ré que le poète Henri Chopin rencontre une mercière, en 1955. Elle possède alors un petit magnétophone miniature et prend ses commandes sur la machine. Fasciné, il lui emprunte sa machine et commence à lire ses poèmes.

Quand artistes et ingénieurs prennent enfin les sentiers buissonniers…