Littérature

14 décembre 2009

Ca n’a rien à voir avec les livres, la librairie, et tout ce pour quoi nous tentons de faire vivre ces carnets. Ca n’a rien à voir, mais comme précédemment, cependant, il y a des choses que je trouve révoltantes et indignes. M’empêcherais-je de les dire au prétexte qu’elles ne correspondent pas à l’objet de ce travail ?

Je ne crois pas : il y a ces temps-ci une navette qui a lieu pour une loi, qui va de chambre en chambre, d’assemblée en sénat, sur laquelle se penchent ceux que nous avons élus (c’est notre droit : voir dans le Monde de ce week end le “Point de vue” de Jean Rouad « La nation a fait son temps »). Ces gens qui discutent de « l’identité nationale » me font de la peine, je préfère regarder les feuilles des arbres tomber,

je préfèrerai  n’en avoir cure, j’aimerais être sourd…

Je ne sais pas s’il y a d’autres qualificatif qu’ignoble pour la loi en navette qui veut taxer les indemnités payées par la Sécurité Social aux accidentés du travail. Je ne crois pas. Je ne crois pas non plus qu’un député, un ministre ou quelqu’homme que ce soit puisse se dire démocrate s’il a la veulerie de proposer une telle loi (il s’agit du président du groupe UMP à l’Assemblée Nationale). Ces personnes qu’on veut taxer pour des indemnités dues par ceux qui les emploient, car ils étaient dans l’exercice de leur travail lorsqu’ils ont été tués (plus de six cents par an) ou blessés (plus de quarante mille par an) sortent de l’univers du travail : c’en est terminé pour elles. Ce sont des personnes, des êtres humains dont le travail enrichit « la nation ». Ce travail qui les a tués, blessés et meurtris, qui blesse leur famille, voilà qu’on pense qu’il est nécessaire de le gommer et de taxer les revenus qui n’entrent pour presque rien dans la balance qui vient d’être faussée : belle nation, en effet, et très bel exemple à donner à ces jeunes gens à qui on intime, dès qu’ils sortent des écoles, d’aller pointer au chômage.

Ce n’est pas en  agissant ainsi qu’on tisse des liens avec ceux qu’on prétend gouverner, mais c’est ainsi qu’on fomente bien plutôt des haines et des ressentiments qui finiront, un jour prochain –la coupe est pleine- par s’exprimer. En tout cas, c’est ce que j’espère. Rien à voir avec les livres, non, mais beaucoup à voir avec la dignité et la probité, donc avec la littérature.

Jour de doute

11 décembre 2009

J’avais pourtant bien décidé de me rapprocher des gens. Je suis venu à leur rencontre, je leur ai parlé. Je n’ai pas eu de réponses. J’ai rebroussé chemin. Je dors ce soir à l’hôtel Campanile de Villepinte et ce, depuis quatre jours.

Je ne retrouve plus mon chemin. Je suis bloqué sur cette route et j’ai maintenant l’esprit suffisamment clair pour exprimer ce soir une franche inquiétude. Les derniers messages étaient certes confus, étranges, et parfois même abscons, mais aujourd’hui, malgré une lucidité retrouvée au prix de plusieurs semaines de vide complet, de noir absolu, je me retrouve à nouveau, seul et perplexe face à une immensité incompréhensible, cet espace monstrueux envahi de chemins inextricables et je ne puis m’empêcher de m’y sentir enfermé, incapable d’en sortir, de m’en sortir. J’éprouve de l’attirance pour cet endroit au moment même où je suis censé en partir. Je ne sais pas si la Francilienne est un piège, un territoire définitif, un cauchemar, ou au contraire une terre promise, un aboutissement, une bénédiction.

Il m’a semblé évident que je ne trouverai pas de réponse tout seul comme je l’imaginais au début. Je voulais rentrer chez moi, il me suffisait donc de demander mon chemin à quelqu’un. Puisque la lecture des panneaux n’était pas suffisante, puisque je me perdais, puisqu’une succession d’indications erronées me faisaient retourner systématiquement sur mes pas, je me suis arrêté. Tremblay en France. De la Francilienne il faut suivre une route qui traverse les champs et nous jette dans un petit îlot de maisons sans extravagance. Deux ou trois anciens corps de ferme et quelques modestes pavillons   s’associent tant bien que mal à un village de maisons neuves quasiment toutes identiques, le tout formant un ensemble hétérogène délimité par un océan de verdure duquel émerge une poignée de pylônes squelettiques. J’entre dans la ville vers 13 heures. Il pleut légèrement. Quelques voitures circulent lentement mais peu de piétons s’attardent sur le trottoir. Cette pluie fine et froide courbe le buste des rares passants, leur plonge la tête sous le manteau et les contraint à fixer le sol. Personne ne me remarque. Il n’y a de toutes façons aucune raison que l’on me remarque. Une femme d’une quarantaine d’années patiente sous un abri-bus. Un sac de courses de chaque côté, les lanières à la mains, prête à grimper dans le 619 dès qu’il arrivera, on avait l’impression qu’elle était déjà là  hier dans la même position, qu’elle y sera aussi demain et les jours suivants. Elle semblait ne pas pouvoir être ailleurs. Comme figée. Une statue humaine qui ne bouge que très légèrement, qu’on ne remarque plus, devant laquelle on passe chaque jour, qui fait partie des éléments de décors identifiables grâce auxquels on se retrouve, on sait qu’on est chez soi. J’ai ralenti, j’ai baissé la fenêtre et une fois à côté d’elle, je me suis penché sur le siège passager pour lui demander : « Pardon, madame. Savez-vous comment retourner sur Paris? J’ai suivi les panneaux, mais il doit y avoir une erreur, je me retrouve toujours sur la même route. ». Elle m’a regardé sans sourire et a acquiescé en précisant dans un mauvais français : « Oui, oui, c’est ça, les panneaux, c’est marqué : Paris ». Elle semblait avoir été toujours là, dans cette ville, enracinée depuis des années, à attendre le bus. Je l’ai remerciée et me suis éclipsé rapidement. Elle était sûre d’elle et je n’avais envie ni de la contrarier ni de lui en dire plus. Je ne me voyais pas lui expliquer que je tourne en rond depuis des jours et des jours sans retrouver mon chemin, je ne voulais pas m’étendre sur les angoisses que cette route me procure de plus en plus, et je ne voulais pas lui confesser que je ne comprends plus rien à rien, que j’étais vraiment paumé. Une voiture klaxonnait déjà pour que je libère la voie, je devais de toute façon partir.

Je me suis arrêté quelques centaines de mètres plus loin, sur une petite place arborée, digne d’un petit village de province. Il n’y avait toujours pas grand monde, mais les voitures en stationnement attendaient sagement leur propriétaire parti déjeuner dans un des restaurants de la place. Ce devait être un lieu de rendez-vous très prisé des cadres. Un grand nombre de costume-cravate gris et de tailleurs sombres était attablé,  un sauté de veau dans l’assiette, machouillant un bout de pain trempé de sauce, et discutant de la gestion des ressources humaines en flux tendu, de flexibilité et de management par objectifs. Les fiers soldats du capitalisme finissaient leur cuiller de petits pois pendant que j’attendais sagement, tapi dans ma voiture, qu’une proie sorte de son terrier, et surtout, qu’il arrête de pleuvoir. Un groupe de trois costumes médiocres ne s’est pas fait attendre. Ils venaient de finir leur crème brulée et sortaient du restaurant, brioches en avant, en riant ouvertement de la dernière blague de l’un d’eux. Il me semblait voir une réplique minable d’une sortie de restaurant sur le parvis de la défense. Même type de costume, gris, mais de moins bonne facture. Même genre de déjeuner d’affaire mais plus gras, moins classe. Je suis sorti rapidement de la voiture et  me suis dirigé vers eux sans fermer la portière. Je voulais qu’ils voient que je ne suis pas d’ici, que je cherchais juste mon chemin. L’un d’eux m’a jeté un coup d’œil en coin en enfilant une  « veste de quart » qui n’avait de marin que le petit logo multicolore représentant une petite série de drapeaux du code maritime. Il semblait me dire : « Hey, p’tit gars, t’as vu le capitaine? La classe, hein? Alors ne viens pas m’emmerder, ok? ». C’est donc à lui que je me suis adressé en premier  : « Excusez-moi, vous pouvez me dire comment retourner sur Paris? Ça fait un sacré bout de temps que je tourne en rond ». Je n’osais pas leur dire que je suis ici depuis un mois maintenant.

  • « Ben c’est pourtant simple, commença l’un d’eux.
  • Ouais, poursuivit le second en riant, quand on est ici, on y reste. On ne revient pas sur Paris. Qu’est-ce que vous voulez faire à Paris? »

    Les trois bonhommes riaient à plein poumon.

    • « C’est sûr. C’est ici l’avenir. Regardez-nous, on est là depuis quoi? Quinze ans? Et alors? On n’est pas en forme?
    • Vous ne trouverez rien de mieux ailleurs
    • De toutes façons, nous on aime tellement cet endroit qu’on ne peut plus le quitter.
    • J’ai bien essayé de repartir moi aussi une fois. Mais bon, je ne sais pas, j’ai pas poursuivi. Et puis je me suis dit qu’on est vraiment bien ici quand même. Et voilà, regardez-moi ça maintenant. C’est pas du gros bon vivant ça? » Dit-il en se frappant l’estomac.

      « Mais qu’est-ce qu’ils  me racontent ces trois imbéciles? » j’ai pensé. Ils commençaient à s’éloigner  et continuaient à se bidonner.

      • «Mais sérieusement. Je fais comment moi? Les panneaux sont tous bidons ici.»

      J’essayais d’attirer à nouveau leur attention en gesticulant mais ils riaient de plus belle et continuaient leur chemin, me laissant désolé, place de l’église, mes clefs de voiture à la main.
      J’ai repris la route.

      Adrien Villeneuve

      Le femme gelée

      10 décembre 2009

      Entre 18h45 et 18 :55, je lis les premières pages  du roman d’Annie Ernaux – la femme gelée-, lent balayage des yeux, pages, visages, bords de quais, mes pieds… Assise dans le métro, sur le strapontin, « elle – me fixant sans comprendre – qu’est-ce que t’as que tu ne manges pas !». Une situation que je ne me souhaite pas. Je me lève.

      Parmi toutes les femmes qui m’ont précédées, connues ou disparues, figurent deux femmes que tout oppose. « Violentes, rouges aux lèvres et aux pommettes, continuellement pressées, il me semble les avoir toujours vues en train de trisser ». Et celle-ci, fatiguée, le front contre la vitre, n’a plus de visage, avalée par le trajet.

      La première donc, « toujours malheureuse » en somme, avait un visage flamand lumineux, sombre au fond – terre des Monts. La seconde,  – « à vivre auprès d’elle, comment ne serais-je pas persuadé qu’il est glorieux d’être une femme ». Son histoire – tardivement dévoilée me fera dire plus tard à Barbara, « mais tu n’es pas ma cousine alors ? ». Le train s’arrête à la station République.

      Debout. Il joue d’un vieil accordéon Weltmeister, elle me regarde en souriant, force le passage et gagne.


      Déplacement. Plus loin, dans le couloir, elle nettoie son pipeau, prépare son chapeau et attend.