Troisième visite

Posted on 16 juillet 2009 par

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Carnet de terrain Saint-Quentin-en-Yvelines
Eric Hardin, Alice Lalire, Hélène Clemente, Pierre Cohen-Hadria.

Paris, il est presque neuf heures.
La semaine dernière, vers les mêmes heures, nous étions avec Caroline Hoctan pour une visite guidée, cette semaine nous allons gaiement vers notre deuxième rencontre avec Éric Hardin : un train partant de Montparnasse, café en sous-sol sans lumière, nous rions, nous prenons au sérieux nos interventions, mais nous-mêmes, moins. Nous parlons de l’entretien, car ce procédé se prépare, tout le monde y pense (tout le monde : les enquêtés, comme les enquêteurs) : le train, nous vérifions nos appareils, nous y sommes, H. prend quelques photos, nous marchons, tentons de nous perdre dans SQY (prononcer skouaïe : lui donner un nom c’est déjà l’envisager, l’une des problématiques de ce travail est justement de nous approprier ce territoire pour en rendre compte) , nous n’y parvenons pas, je m’aperçois que la mémoire de mon téléphone portable est saturée, il y a là des sculptures qui font penser à des ready-made (une commode dont débordent quelques tissus, le tout en matière indéterminée, peut-être une résine), des tableaux ornent certains murs, H. mitraille, et un vigile indique alors que les photos sont interdites ici.

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Voilà qui nous étonne, tiens pourquoi donc ? Nous sommes bien filmés, nous (à chaque coin de rue, en effet, une vidéo surveillance enregistre ce qui se passe dans son champ, soit les 360 ° réglementaires) et nous n’aurions pas le droit… ? Le vigile, un homme, noir, en veston cravate, très sympathique, ne connaît pas la raison de cette interdiction, mais il (se) doit (de) la faire respecter. H. cesse, nous allons vers un plan d’eau où débouche (d’où part ?) le canal, auquel la librairie du Pavé doit son nom, nous y sommes, Éric Hardin lui n’y est pas, nous le retrouvons, voilà, nous montons, les appareils sont en marche et l’entretien débute et roule, les responsabilités syndicales, l’interprofession, toutes considérations qui débouchent sur cette sorte de constat pessimiste, mais sans doute fondé : le monde (ou du moins celui dans lequel, tous les trois, nous nous mouvons), le monde donc tend vers une atomisation des personnes, repliées qu’elles sont (que nous sommes) sur nos microgroupes familiaux sans trop de conscience ni de désir de militantisme, d’union qui fait la force : les valeurs qui sont (qui étaient) au fondement de mai 68 (le partage, la communauté, le « jouir sans entrave, vivre sans temps mort », l’existence d’une certaine conscience, en réalité, de classe, tout ce qui, aussi bien, était au fondement des agissements des premiers arrivants de SQY (nous croyions changer le monde, mais c’est lui qui nous a gâtés…), tout cela (nous) semble se déliter, fondre dans nos doigts comme un tissu fatigué, usé), la consommation s’est emparée de nous comme elle s’est emparée de nos villes et de leurs centres…

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« 1984 » est dépassé, bienvenue dans l’hypermodernité ?
Des mots, voilà de quoi sont constitués les entretiens : des mots, certains nous les bifferons, d’autres seront analysés et disséqués, nous les retranscrirons, les intégrerons et les mettrons en rapport avec d’autres, nous évaluerons, comparerons, pèserons pour en sortir d’autres (comme ce que je fais à présent) et essaierons alors de montrer, démontrer, informer, communiquer, influencer ou simplement décrire ce qu’est ce monde dans lequel nous vivons, où la librairie les livres, les lecteurs et les clients tiennent tous une part dans le savoir et sa dissémination, mais est-ce que tout cela existe encore aujourd’hui ? Lorsque les loyers croissent (Brentano’s vient de fermer, je lis un article du Monde, la librairie américaine de Paris, comme la librairie française de New York, il y a quelques jours), lorsque les livres ne sont plus des objets différents des autres puisqu’eux aussi soumis au primat de l’économie et de la rentabilité, lorsque les auteurs sont mis au rang de la performance comme les coureurs du Tour de France cycliste et de ses accidents (je lis la critique d’un livre sur ce sujet, « Le Nez au Vent »), lorsque tout cela sous nos yeux se passe, reste-t-il encore quelque chose à sauver ? Non, le constat est très pessimiste, et peut-être hyperréaliste, mais il en est ainsi. Tout au moins, ici et maintenant.

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Nous allons repartir, arrive Alice avec laquelle, la prochaine fois, nous nous entretiendrons de l’intercommunalité, elle doit scanner pour mélico quelques documents, le journal de la ville, d’autres choses encore, H. prend des photos, nous passons par la brasserie, et puis il faut partir.
Mais en partant, nous apprenons la raison pour laquelle les photos ne sont pas permises dans ce qui nous semblait être un centre ville (des rues piétonnes, des boutiques, des êtres humains qui y vaquent et y travaillent et des caméras qui enregistrent tout cela) : c’est que ce lieu est une emprise, il ne s’agit pas d’une rue, mais d’un centre commercial, à ciel ouvert sans doute, et qu’alors les photos deviennent comme des preuves de ce qui se passe, un commerce, mais aussi comme des prises de vue espionnes et donc intolérables aux propriétaires. Ce constat, finalement pourtant si commun, accompagne notre retour vers la gare, vers le train qui ira vers Montparnasse en passant devant le château de Versailles, au loin la Lanterne, Bellevue, Val-Fleuri et Vanves. Voilà. Paris, il est presque deux heures.

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